Une responsabilité collective est nécessaire en plus de la responsabilité personnelle

Le 6 avril 2016, le Conseil fédéral et les cantons ont voté la stratégie nationale relative à la prévention des maladies non transmissibles 2017-2024 (stratégie NCD). La prévention connaît cependant une situation difficile, même dans le domaine des soins intégrés. Erich Tschirky, directeur de la Conférence nationale suisse des ligues de la santé (www.GELIKO.ch), est toutefois confiant: la situation des personnes atteintes de maladies chroniques en Suisse devrait selon lui grandement s’améliorer.

Parmi les commentaires qui ont suivi la présentation de la stratégie NCD sur Internet, l’un d’entre eux était particulièrement marquant : «  Arrêtez de nous dire ce que nous devons faire ». Pourquoi la prévention a-t-elle une si mauvaise image ?

Le proverbe « mieux vaut prévenir que guérir » est certes connu et accepté, mais il est souvent difficile pour la plupart des gens de l’appliquer au quotidien. Par ailleurs, nombreux sont ceux pour qui la recommandation d’adopter un mode de vie sain est synonyme de restrictions. Et pour peu que cette recommandation soit faite par l’État, on en arrive rapidement à la conclusion suivante : « Il s’agit d’une violation de ma liberté individuelle. » Les secteurs économiques proposant des produits réellement susceptibles de nuire à la santé sont également responsables de la mauvaise image de la prévention. Depuis de nombreuses années, des organisations comme « l’Alliance des milieux économiques pour une politique de prévention modérée », défendant notamment les intérêts de l’industrie du tabac et de l’alcool, investissent (ainsi que leurs membres) d’importantes sommes d’argent pour empêcher la régularisation de ces produits et discréditer les initiatives de prévention de manière ciblée.

Mais ce sont précisément ces organisations et fournisseurs qui parlent en permanence de consommateurs majeurs et responsables qui savent ce qu’ils font !

La consolidation de la responsabilité individuelle est primordiale et constitue l’un des objectifs clés de la stratégie NCD. Mais dire que si chacun s’occupait de soi-même, tout irait pour le mieux pour tout le monde, est malheureusement trop réducteur. Une responsabilité collective est nécessaire en plus de la responsabilité personnelle. Une prévention ciblée basée sur l’environnement peut modifier les conditions de vie de façon à réellement donner à chacun la possibilité d’adopter un comportement sain. Souvenons-nous de l’époque où il était encore possible de fumer dans les avions et les trains. Les non-fumeurs n’avaient alors absolument aucune liberté de choix. Pour prendre un exemple plus récent, les plats pré-cuisinés à forte teneur en sel ne nous laissent plus la possibilité de doser notre consommation de sel et entravent ainsi la responsabilité de chacun.

De nos jours, la technologie offre de nombreuses possibilités pour favoriser la prévention : montres intelligentes, applications, plateformes en ligne pour la gestion des données. Seul un lien à ce sujet figure en annexe de la stratégie NCD. Ce document serait-il donc dépassé avant même d’être mis en application ?

La stratégie NCD contient les objectifs stratégiques et domaines d’action à moyen et à long terme visant à améliorer la prévention des maladies chroniques. Les projets et liens figurant en annexe sont uniquement des exemples de concrétisation de la stratégie. Reste encore à accomplir la lourde tâche incarnée par la mise en œuvre de la stratégie NCD sous forme de mesures durables. Pour que ce projet réussisse, il sera primordial d’utiliser au mieux les moyens techniques.

Cette stratégie pourrait permettre de donner de l’élan aux ligues de la santé. Dans quels domaines allez-vous l’appliquer ?

Traditionnellement, les ligues de la santé sont fortement engagées en faveur de la prévention des maladies. Elles font par ailleurs partie, de même que d’autres organisations nationales, de l’Alliance pour la santé en Suisse (www.allianzgesundeschweiz.ch), qui mène une action commune pour renforcer la prévention et la promotion de la santé en Suisse. Une étude récemment publiée par la GELIKO a montré qu’il existe des lacunes dans la prise en charge des personnes atteintes de maladies chroniques au niveau psychosocial, dans les informations destinées aux patients, dans les conseils apportés aux personnes atteintes de plusieurs maladies et dans la coordination de prestations pluridisciplinaires en matière de soins. En plus des offres de prestations éprouvées, les ligues de la santé souhaitent apporter leur contribution afin de combler ces lacunes. Pour ce faire, elles ont pour objectif de développer leurs offres en conséquence et de renforcer la collaboration entre les différentes ligues. Le potentiel des ligues de la santé dans le domaine des soins intégrés est loin d’être épuisé !

Ces ligues ne sont cependant pas les seules à avoir un œil sur la prévention. Les pharmacies ou le groupe Migros proposant des cabinets médicaux, des salles de sport et d’autres offres travaillent également dans ce domaine. Font-ils concurrence aux ligues de la santé ? 

Je ne vois pas de relation de concurrence entre les ligues de la santé et ce type d’organisations. Au regard des faiblesses dans la structure du système de prévention et de promotion de la santé en Suisse, toutes ces organisations ont plutôt travaillé ensemble que les unes contre les autres jusqu’à présent. Bien entendu, cette coopération peut encore être renforcée, précisément en raison des lacunes mentionnées, c’est pourquoi j’espère que des efforts seront déployés dans ce sens lors de la planification de la mise en œuvre de la stratégie NCD.

Le terme d’effort est un mot-clé : des moyens financiers supplémentaires seront en effet nécessaires pour la mise en œuvre de cette stratégie. Comment ce projet peut-il aboutir alors que la prévention ne dispose également que de peu de soutien dans le domaine politique ?

Au cours de la dernière législature, l’Assemblée fédérale s’est prononcée en faveur d’une loi fédérale. La loi sur la prévention a été rejetée de peu en raison d’un problème d’ordre technique. La nécessité d’une action a donc été reconnue. Toutefois, avec le nouveau Parlement, une période difficile s’annonce. Nous devrons plus ou moins nous contenter des moyens dont nous disposons déjà. Je fonde cependant de grands espoirs dans les cantons, principaux acteurs et responsables du financement des soins de santé en Suisse, qui voient un intérêt majeur dans le renforcement de la prévention et de la promotion de la santé.

L’un des domaines d’action s’intitule «Coordination et coopération» et revendique «la mise en réseau de différents acteurs et le développement de formes de coopération obligatoires ciblées». Mais on peut s’attendre à ce que les différents acteurs se concentrent sur eux-mêmes et cherchent à légitimer leur existence, précisément en raison du manque de moyens. Vous êtes d’accord ?

Oui. Le « facteur humain » jouera certainement un rôle ici. De plus en plus de personnes clés parmi les acteurs concernés se rendent cependant compte que nous devons cesser de nous regarder le nombril pour unir nos forces afin d’être à même de renforcer la prévention et la promotion de la santé.

Prenons par exemple le cas du diabète: quelle serait la manière de procéder pour assurer une intégration optimale de tous les acteurs concernés ?

Quelques initiatives très prometteuses sont actuellement en cours dans ce domaine, par exemple le Programme cantonal Diabète (pcd.diabete-vaud.ch), ou des projets menés par l’association QualiCCare (http://qualiccare.ch/fr/teilprojekt-diabetes/), clairement orientés vers une meilleure intégration.

La stratégie est prévue sur 8 ans. Quelles seront les améliorations visibles fin 2024 ?

Des progrès considérables seront réalisés dans le domaine des soins intégrés. Grâce au renforcement de la systématisation et de l’automatisation, par exemple avec le dossier patient électronique, l’égalité des chances pour ce qui est de l’accès à la promotion de la santé et la prévention devrait nettement s’améliorer. Il faut également s’attendre à un certain « assainissement » au niveau structurel parmi les acteurs. Enfin, nous pouvons espérer que, fin 2024, la stratégie pour l’année suivante soit prête à être mise en œuvre.

Portrait

Erich Tschirky est le co-propriétaire et directeur de PHS Public Health Services et directeur de la Conférence nationale suisse des ligues de la santé (GELIKO). Avocat et NPO-Manager (MBA), il travaille dans le cadre du système de santé depuis 25 ans, dont 10 passés à l’Office fédéral de la santé.

La Conférence nationale suisse des ligues de la santé (www.GELIKO.ch) rassemble 16 organisations avec près de 1'100 postes à temps plein pour défendre les intérêts des personnes atteintes de maladies chroniques. La GELIKO est donc un important pilier du système de santé suisse. Les organisations membres réalisent au total plus de 400'000 heures de consultation chaque année et proposent près de 4'000 cours pour les personnes concernées et leurs proches.

Entretien : Urs Zanoni